En France, les femmes désunies face au mouvement #MeToo

Camille Petit

Январь 30, 2018



Si la solidarité féminine a bel et bien traversé l'Atlantique, elle s'est rapidement fissurée au sein de l'Hexagone. Au mouvement #MeToo s'est opposé la dénonciation d'une «campagne de délation». Depuis début janvier, deux paroles s'affrontent dans un débat public animé.

Il n'aura pas fallu attendre très longtemps pour que les langues se délient. Les actrices françaises passées par Hollywood ont été les premières à dénoncer les pratiques d'un homme. Les révélations ont montré que le comportement d'Harvey Weinstein était cautionné par toute une industrie. A Cannes, on l'appelait sans trop se cacher « le Porc », a-t-on appris dans la presse. Une culture de la complicité qu'on retrouve aussi bien d'un côté que de l'autre de l'Atlantique. Même s'il n'existe pas de Weinstein français – sa puissance financière et juridique n'a pas d'équivalent dans l'hexagone – la France n'est pas épargnée. Ainsi selon l'actrice Isabelle Adjani, le « système de prédation » qu'elle dénonce dans l'industrie du cinéma comprend « trois G : galanterie, grivoiserie, goujaterie. » Qui consiste à glisser de l'une à l'autre jusqu'à la violence, en prétextant le jeu de la séduction...

Le mouvement a toutefois rapidement quitter le microcosme cinématographique pour s'élargir à toute la gente féminine grâce à la journaliste Sandra Muller, elle-même victime d'un ancien responsable de chaîne de télévision. C'est elle qui est à l'origine du #MeToo version française baptisé #BalanceTonPorc (ExposeYour Pig), invitant les femmes à briser l'omerta sur Twitter en donnant les noms de leurs «prédateurs sexuels» armées du hashtag. Très rapidement des milliers de femmes de toutes conditions se le sont approprié. La déferlante #BalanceTonPorc était née: en un mois, près de 500.000 tweets étaient visibles sur la toile.

Assurément, une parole s'est libérée. La parole des femmes qui n'avait jamais été dite. La parole des femmes qui n'avait jamais été entendue. Celles à qui l'on avait pu rétorquer un «ne t'en fais pas, il est comme ça». Plus important encore, cette prise de conscience a dépassé l'éphémérité des réseaux sociaux. Les médias rapportaient le mois dernier une hausse des plaintes déposées pour harcèlement sexuel en France.

Une tribune à contre-courant

Et pourtant, certaines femmes ne se sont manifestement pas reconnues devant ce désir collectif de changement. Et elles l'ont fait savoir dans une tribune à contre-courant publiée dans le quotidien Le Monde du 8 janvier 2018. Parmi les signataires, l'actrice Catherine Deneuve aux côtés d'un collectif de cent femmes dont des professeures, écrivaines et journalistes. Intitulé «Nous défendons une liberté d'importunée, indispensable à la liberté sexuelle», le texte qualifie le mouvement #MeeToo de «campagne de délation» envers des hommes qui « n'ont eu pour seul tort d'avoir touché un genou, tenté de voler un baiser (...) ou d'avoir envoyé des messages à connotation sexuelle à des femmes chez qui l'attirance n'était pas réciproque. » Les signataires ont vu dans le féminisme incarnée par #BalanceTonPorc une haine des hommes et de la sexualité, ainsi que l'illustration d'une certaine vulnérabilité de la femme. Une victimisation qu'elles rejettent vigoureusement.

Le droit d'importuner s'est en quelque sorte opposé au droit de ne pas être importuner. Le sujet a occupé une large place dans le débat public français ces dernières semaines. La confrontation de ces deux paroles sur les plateaux de télévision et sur les ondes des radios a, me semble-t-il, mis en évidence un conflit d'ordre social et générationnel ainsi qu'une confusion entre pouvoir et sexualité.

Social d'abord, en partie à cause de la référence aux frotteurs du métro (ces hommes qui touchent les femmes dans les transports publics, un délit en France) considérés dans le texte comme «l'expression d'une grande misère sexuelle, voire comme un non-événement». Sans doute la majorité des femmes qui ont soutenu cette tribune ne prennent que très rarement le métro parisien... A cela s'ajoute l'argumentaire qui prône la galanterie et l'art de séduire. De jeunes féministes ont pointé du doigt une vision rétrograde de la société française, en décalage avec la parole des femmes du mouvement #MeToo, qui dénonçait notamment le pouvoir de domination de la gente masculine dans la sphère professionnelle. Enfin, la dénonciation d'une nouvelle forme de puritanisme, qui s'étendrait jusque dans la censure artistique, suggère une interprétation erronée de leurs revendications. Quand les unes parlent de pouvoir, les autres parlent en fait de sexualité.

Vu de l'étranger, seule la France pouvait questionner #MeToo

La liberté d'expression chère aux Français a donc permis, et c'est heureux, des discussions animées autour de la question des relations femmes-hommes dans la société actuelle. Ce débat a été largement commenté dans la presse étrangère sous le prisme d'une histoire et d'une culture propre à l'Hexagone. Le journal allemand Die Welt estime que seule la France, «berceau du libertinage» pouvait s'attaquer à #MeeToo. En Belgique, le quotidien néerlandophone De Morgen a analysé ce contre-courant comme l'expression d'une génération qui été en première ligne lors de la révolution sexuelle des années 1960. Aux Etats-Unis, le magazine The Atlantic suggère que cette situation révèle avant tout la complexité de la question du sexisme dans le pays.

D'abord centré sur la domination masculine, le débat s'est ainsi rapidement décentré sur la sexualité. Le problème en France est pourtant beaucoup plus large. Il n'est pas ici uniquement question de main aux fesses et de drague maladroite. Le respect mutuel et l'égalité femmes-hommes méritent aussi d'être discutés sur la place publique, par les deux sexes. Le point de vue des hommes a toutefois été peu relayée dans les médias. Comme si la libération de la parole de la femme avait fait taire celle des hommes.